Françoys Lamothe


POÉsie




Au plus haut du ciel


l'astre du jour


découpe les îles


comme des émeraudes


ancrées ​à des eaux métalliques



le courant énergique


pétillant et complice

fait défiler à vive allure


les anses verdoyantes

qui paradent leurs charmes



​les vagues claires du rivage

de l'éclatante île Roquépine


éclaboussent avec largesse

un humble débarquement


sur tapis de sable blond


ici pas de civilisation


à l’ombre des pins géants


l’éternité semble endormie

dans une ère préhistorique


c'est pour l'étrange canotier


une escale hors du temps


loin de toute révérence


mercantile ou pieuse


une oasis intime

où il s’aventure à puiser

à la source impure

de l’encre poétique

où son verbe faisande


mais la muse des poètes


n'entend pas le satisfaire



aucune strophe


ne désire entacher


le vierge feuillet


et de gris fantômes

viennent se gratter

à la cime des arbres



se dérobant à son oeuvre


la plume du canotier


se rétracte malgré lui


en un gréement déparé



il relance déconfit

sa fuite dans le temps

avec le bout tranchant

de l'esquif précieux

toujours vers l’ouest

et les rapides mortels



brodées à même l’herbe

quelques fleurs sauvages

s'accrochent à ses pieds

elles seront du voyage



arrimé au tonnerre

il brave de sa proue

le point de non-retour

de sa cavale aquatique


l’ornière maternelle

qui le porte avec amour

depuis le matin

éclate maintenant

de toutes parts


dans la cascade bruyante

la force qu’il redoute

l’engloutit et le recrache

et le canot furieux s’arrache

à sa gouverne désemparée


spectre en devenir

il glisse à la dérive

sur les eaux troubles


d’une foi incertaine

qui cherche peut-être

à l’effacer de l’horizon


mais une voix en lui

se fait entendre


canotier de la Péribonka

laisse-toi emporter

dans le remous délicieux


caresse le velours froid

du torrent qui te submerge


sens ton corps fragile

sous les flots de marbre


écoute ton cœur

te prévenir à grands coups

que ton âme veut s’enfuir


alors reviens au monde


perce le ciel de ta prison

explose en mille diamants

reprends au vent si doux

le souffle sacré qui t’anime…



La grisaille s’effrite

en averses muettes


il ne sait maudire

le néant indomptable

duquel il émerge blanchi

lessivé de ses faux pas


il cherche sans gémir

les restes du canot

dans les replis sablonneux

de son hébétude


il ne recueille éparses

que des éclisses de bois

et des retailles indéchiffrables

de son carnet antique


il abandonne ces reliques

au creux d’une vieille souche

qu’il pare délicatement

de cailloux fantaisistes

multicolores et cristallins


et sous la voûte céleste

déchirée comme un voile

splendide et terrible

il picore jusqu’à l’ivresse

les framboises tardives

fatalement gonflées d’espoirs

qui le cernent de partout


puis une étrange lumière coule

au travers des branches rudes

le sang du soleil​ teinte le feuillage


la beauté laiteuse des eaux vives

se fond à l’ambiance terne du soir


le noir si profond de la rivière

semble soudainement lui cacher

quelque monstre mythique


il aboutit à tâtons

à l’habitacle providentiel

d’un abri sous-roche

où une étincelle de chance

et un petit bout d’écorce

font naître pour lui

de flamboyantes consolatrices

dont les silhouettes se dessinent

au fond de la caverne


et pendant que les derniers tons

de l’auguste brunante

se dégradent au ciel transparent

il ferme les yeux et se repose

sur des nuages boursoufflés

de fatigue et de contentement


car dans la quiétude cosmique

enlacées à la brise nocturne

les étoiles s’installent

les créatures s'épanchent

s’élevant comme lui pour rejoindre

le cirque ambulant de leurs rêves...​



(Canoë - peinture d'Emily Carr)

​​​LE CANOTIER DE LA PÉRIBONKA